La manipulation destructrice.

 

Geneviève Pagnard
 

La manipulation destructrice (MD) se caractérise par l'emprise, le mensonge, et l'escroquerie financière. Elle se déroule en cinq phases :
  Phase de séduction: au tout début de la relation « sentimentale », période « idyllique ».
  Période insidieuse: où les mailles du filet vont se resserrer sur la victime, avec des critiques très insidieuses.
  Période de la violence morale apparente: elle s’installe le plus souvent lors de la première maternité et comporte des réflexions désobligeantes, des reproches et des insultes de plus en plus fréquents, provoquant progressivement chez la victime, une perte de l’estime et de la confiance en soi et une culpabilité. Celle-ci est isolée de son entourage et souvent incitée sous différents prétextes à cesser son travail, ce qui va la rendre totalement tributaire de son agresseur. Le MD a un double visage, charmant à l’extérieur (se montrant excellent comédien), et, despotique dans le huis clos familial. Il se montre d’un égocentrisme forcené, passant d’une attitude de séduction à des colères, des bouderies sans raison. Il se fait sans cesse plaindre et se pose en victime. Il ment et organise une véritable escroquerie financière à l’insu de sa victime, développant sur son entourage une relation d’emprise et un « lavage de cerveau ».
L’inceste fait souvent partie du tableau.
  Période de la violence paroxystique: lorsque la victime parle de séparation. Le tableau précédent devient cataclysmique, avec souvent violence physique associée, chantage au suicide, menaces de mort, et, menaces de prendre les enfants, de ne pas payer de pension alimentaire, de faire passer la victime pour folle, et de lui faire la guerre. Le viol peut faire partie du tableau, et, le MD peut aller jusqu’au crime.
  Période suivant la séparation: pendant laquelle le processus de violence psychologique va se poursuivre dans les procédures de divorce, la guerre promise, par procédures interposées. Le MD présente une face lisse, au-dessus de tout soupçon aux professionnels judiciaires (police, magistrats etc.), se faisant passer pour la victime, accusant celle-ci de ce que lui-même fait. Il se sert de son droit de garde (résidence habituelle des enfants, ou, droit de visite et d’hébergement) pour continuer à détruire les enfants, à les dresser contre le parent victime et, pour se servir d’eux comme levier dans les procédures pour obtenir tous les avantages financiers possibles. Il continue à perpétrer l’inceste, bénéficiant d’une totale liberté d’action à chaque contact avec les enfants. L’incompréhension de la situation et du danger qu’encourent les enfants par la justice amène un certain nombre de victimes à fuir avec leurs enfants.

Le comportement des agresseurs est totalement stéréotypé induisant un comportement stéréotypé chez leurs victimes, dont les histoires sont toutes strictement superposables: les manipulateurs sont comme « clonés » les uns sur les autres.
Les répercussions sur les victimes (parents et enfants) sont graves, les enfants étant atteints indirectement par la violence dont ils sont témoins sur le parent victime, ou, directement, subissant eux-mêmes le même traitement que ce dernier : état anxio-dépressif, voire suicide, syndrome post-traumatique, troubles psychosomatiques divers, voire cancers, avec de plus chez les enfants, échec scolaire, violence scolaire et familiale etc.
Le profil des MD est particulier et fait partie du champ de la psychose.

 


Avignon, le 21 Septembre 2012.


Geneviève Pagnard est psychiatre, criminologue, auteur de «Crimes impunis ou Néonta: histoire d’un amour manipulé» - Prime Fluo Editions – 2004 - et de «Relations toxiques» -Idéo - 2011. 

 


Je vous mets en pages jointes, les pages de conclusion de "Crimes impunis" où vous trouverez:
* la problématique dans son détail,
* mais aussi l'aspect nosologique
* et le schéma théorique du pourquoi les manipulateurs destructeurs se construisent de cette façon,
tels que j'ai pu les dégager sur le terrain.

Pensez-vous pouvoir le faire lire aux confrères qui étaient présents et qu'on planche ensemble sur la nosologie et ce schéma théorique qui à mon sens doivent être étudiés plus avant.
Il reste beaucoup de choses à étudier sur cette problématique et il me paraît dommage qu'on n'avance pas dans cette étude qui, encore une fois, touche (plus de) 30% de la population....?
Le constat que j'ai fait, a été également fait au quotidien par les professionnels avec lesquels je travaille, notamment les avocats spécialisés et les parlementaires.
Encore une fois, je suis "victimologue dans l'âme" et je n'aborde pas les choses sous l'angle de la psychanalyse, mais j'ai observé avec plaisir que vos (nos) confrères étaient centrés sur la nosologie qui semble les interpeler également.

J'attends le retour de votre association (les confrères présents tout au moins) avec impatience, cordialement,
 

Geneviève Pagnard

 
 
 
  commentaire
Madame, vous interrogez l’association des psychiatres de Vaucluse sur les commentaires et avis ayant fait suite à votre exposé très vécu et engagé.
Je crois être des destinataires de cette demande puisque j’ai effectivement questionné le rapport à la « nosographie psychiatrique », cette fragile armure dans laquelle nous exerçons.
Je vous avoue que je suis doublement troublé par votre exposé :
D’une part par sa sincérité et l’implication personnelle qu’il met en œuvre: vous avez rejoué pour nous un « scenario » que nous voyons se dupliquer à longueur de consultation, et nous y reconnaissons toute la consistance objective de nos propres empêchements et de nos échecs, si toutefois il arrive que nous envisagions de chercher à modifier le cours des choses, là où la « passion » et son envers conduisent nos patients.
Mais aussi comme je l’ai exprimé, je reste sur le sentiment d’un malaise pour ce qui concerne la position du psychiatre ou celle du témoin susceptible de proposer quelque compétence que ce soit auprès de ces scénarios pathétiques, vis-à-vis du carcan diagnostic qui constitue le schématisme de notre entendement professionnel : le psychiatre depuis bientôt un siècle et demi est invité, dans la tradition positive, à juger de la « structure », ou de la « forme pathologique » des actions et des acteurs du roman familial. Il est amené avec une forte attente des tribunaux, à se prononcer sur le fameux diagnostic de « perversion » sur lequel je ne cesse de dire qu’il y a malentendu sociétal, puisque ce diagnostic est un verdict.
Dans le cas particulier de la « victimologie », ce diagnostic ne devrait être porté en aucun cas puisqu’il concerne toujours la personne qui n’est pas consultée. Ce diagnostic, objet impossible de la psychiatrie, pose d’autre part à mon sens d’autant plus problème qu’il est couplé à des éléments de psychopathologie : pathologie « narcissique », « traits de personnalité paranoïaque », « psychopathie », puisque ce mélange indique d’une part l’hésitation inhérente à la position du diagnostic porté sur une personne non consultée, et d’autre part celle découlant de l’ambiguïté par rapport au concept lui-même de structure, qui impose que si l’on est hors-champ (perversion), on n’est pas dans le champ (psychonévrose). Il y a là je crois le malaise de toute la pensée psychiatrique qui veut se garder une liberté de circulation et parler de la structure depuis une position extérieure, c’est-à-dire le malaise de toute la psychiatrie objectivante (c’est-à-dire de toute la psychiatrie) depuis mettons Kraepelin et son inspirateur Kraft-Ebbing qui en matière de perversion avait pour le moins posé un cadre.
Décrire dans le langage les arguments ou les mécanismes de la perversion, c’est poser qu’on ne les utilise pas, c’est se repeindre en blanc. Le pervers c’est l’autre sauf dans la bonne littérature (Sade, Céline, Houellebecq, …). En psychiatrie et en sciences humaines en général, le pervers comme concept constitue l’envers de la vertu qu’on affiche. Il y a là un hiatus qui n’est pas résolu.
Si seulement notre problème devait consister à penser un cadre pour distinguer les psychopathologies des perversions, nous pourrions penser qu’il y a du travail, mais s’il consiste à décrire les premières en reléguant les secondes à la responsabilité des juges, cela nous laisse sans voix pour évoquer toute notion de structure : « astructurations », a dit génialement Bergeret : Que faire de ça ?
Il faut dire que le vocabulaire de la psychanalyse n’a pas facilité la tâche ingrate du clinicien et encore moins celle de l’expert : Pervers narcissique, qu’est-ce que cela laisse dire de ce qu’il reste du narcissisme de celui (ou celle) qui est « malade », (ou rendu malade) ?
Il y a alors un « pervertisseur » narcissique et un (ou une) perverti(e) narcissique : un ou une qui ne sait plus rien faire pour garantir son minimum narcissique, son salaire minimum interrelationnel narcissique garanti. S’il y a là absence totale de dysfonctionnement, alors j’interroge activement la structure comme concept clinique, mais aussi bien comme logique sociale.
Quant au terme de manipulateur destructeur, c’est vrai qu’il laisse à distance de la question narcissique, ce qui réalise en définitive une heureuse économie des ambiguïtés du discours clinique, mais il reste redevable du curieux concept de « manipulation » qui a une vogue importante dans le monde psy : si par « manipulation » on entend « recherche de position influente », je pense que la moitié des acteurs et des sujets de ce monde manipule l’autre moitié dans un accord dialectique et tacite, sans qu’aucune pathologie ne soit évoquée par les « analystes », qu’ils soient politiques ou freudiens. Et en toute bonne foi, j’avoue préférer mille fois la manipulation au manque méprisant de celle-ci (qui en est la forme la plus toxique).
L’expression me semble donc pour honnête qu’elle soit, relever plutôt du systématisme que de l’analyse in situ dont pourtant, vous nous avez donné de superbes exemples. Encore une fois, j’y substituerais volontiers un terme comme « sadisme du quotidien ou sadisme banal », ma pensée allant en vérité vers l’idée d’un sadisme petit-bourgeois, par opposition à celui des châteaux et des marquis, un sadisme de l’intérieur bourgeois en régime libéral, où la liberté et le droit de cuissage concédé au citoyen de base dans l’ « intimité » du foyer, tient plus du principe de libre circulation des marchandises que du droit commun.
Qu’allons-nous faire, nous autres pauvres psychiatres commis à la surveillance de l’application des règles de bonnes société, dans un monde qui appelle à la consommation outrancière des biens et des objets de plaisir, pour garantir le jugement clinique et les « diagnostics » de « pathologie » des individus, mais aussi des situations, lorsque les sacro-saintes balises du « bon sens » ne font plus partie de ces biens, et ne nous sont concédées qu’à titre de pis-aller au moment où la maison œdipienne n’est plus qu’un amas de ruines ? (Je ne suis pourtant pas hostile à l’idée de la « déconstruire ».)
Mon sentiment est donc que des mouvements comme le vôtre ou celui de Marie France Hirigoyen apportent un incontestable secours aux plus aliénées des victimes des gentils sadiques de la bonne société de liberté de consommation, qui après avoir mis le feu aux mœurs, nous demande de tout faire en conscience pour éteindre l’incendie des égoïsmes spéculatifs. Mais pour nous cliniciens c’est cet « automatisme de répétition » des situations conjugales qui reste à analyser peut-être à distance du divan, mais certainement en tenant compte de ce que les effets mécaniques de la structure psychique peuvent impliquer dans la « bonne société » qui se doit d’être une société en bonne santé psychique.
Je vous remercie de votre pertinente mise à contribution et vous remercie encore pour votre apport original, courageux, et qui si l’on y porte l’attention qu’il requiert, n’a pas fini de faire jaser.
Très amicalement.
Jacques Roux.
 

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